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Américanisation : le mot le plus con de la langue française

Lorsque vous entendez le mot américanisation dans la bouche d’un Français, vous pouvez être sûr qu’il va dire une connerie. La récente floraison de commentaires imbéciles à propos de la mobilisation pour Adama Traoré confirme une fois de plus la règle.

Les conservateurs français de tous poils — j’inclus la gauche à la papa — n’ont eu que ce mot d’américanisation à la bouche pour évoquer la grosse manifestation clandestine « Justice pour Adama » qui s’est tenue le 2 juin sur le parvis du Tribunal de Paris. À lire ce petit monde, la France serait depuis plus d’un siècle un paradis de paix raciale, dont l’harmonie aurait été brusquement ravagée par l’irruption d’un virus mental : l’américanisation.

Pourtant, il y a quinze ans déjà, la France connaissait une vague d’émeutes violentes des banlieues qui, comme à Minneapolis et comme dans la récente mobilisation pour Adama en France, partaient d’une mobilisation «contre les violences policières racistes». La seule chose qui a changé entre-temps, c’est la forme : rhétorique, slogans, éléments de langage, esthétique, références, sont beaucoup plus directement empruntés aux mouvements noirs américains. Sur le fond, il s’agissait déjà d’émeutes raciales manifestant la croyance de vivre sous une dictature raciste blanche. Deux hommes blancs (Jean-Claude Irvoas et Jean-Jacques Le Chenadec) furent à cette occasion battus à mort. La presse française de gauche subventionnée avait, déjà à l’époque, soutenu massivement les émeutiers et passé sous silence les lynchages racistes.

Si les manifestants français pour Adama sont indéniablement galvanisés par la flambée de manifestations violentes aux États-Unis déclenchées par la mort de George Floyd, s’il y a bien une émulation entre ce mouvement français et le grand mouvement américain Black Lives Matter, il n’en reste pas moins que beugler à l’américanisation, c’est commettre une grave erreur d’analyse, c’est dénier toute agentivité politique aux militants noirs en les présentant comme les réceptacles passifs de contenus politiques exogènes, et c’est passer à côté des vraies questions :

Pourquoi, parmi les dizaines de mouvements politiques spécifiques au contexte américain, est-ce le mouvement Black Lives Matter qui est embrassé avec un tel enthousiasme en France ?

Pourquoi une grande partie de la jeunesse française d’origine africaine a-t-elle le sentiment de vivre exactement la même chose que les noirs américains, alors qu’elle vit dans un pays où il n’y a pas eu de ségrégation raciale institutionnalisée comme aux États-Unis, où la plupart des noirs des grandes villes de France ne sont nullement des descendants d’esclaves comme aux États-Unis mais des enfants de l’immigration volontaire récente, où les violences policières sont largement moindres qu’aux États-Unis, et où l’héritage politique socialiste fait qu’on alloue des sommes colossales d’argent public à favoriser la mixité raciale, à fournir une couverture maladie, le logement et les minimas sociaux à tous (y compris aux étrangers), et à rendre l’université quasi gratuite pour tous ?

La France a une tradition antiraciste forte et ancienne. En 1958, à l’époque où les noirs américains n’avaient même pas le droit de s’asseoir aux mêmes places que les blancs dans les bus, la France élisait déjà un Président du Sénat noir, Gaston Monnerville. Dans les années 20, Joséphine Baker choisit de s’installer en France car elle y jouissait de droits incomparablement plus grands qu’aux États-Unis, et dans les années 50, Miles Davis faillit s’expatrier en France parce qu’il voyait notre pays comme un havre de liberté pour les noirs. Le camp conservateur et le camp socialiste sont unis depuis longtemps en France par un idéal assimilationniste. Sur la question raciale, la principale différence entre ces deux camps politiques est que les premiers jugent les luttes politiques des noirs français injustifiées puisqu’ils estiment que l’ordre social français est déjà bien assez égalitaire comme cela, tandis que les socialistes jugent la colère des noirs légitime mais mal dirigée : pour eux, le sentiment d’injustice des noirs provient des inégalités sociales, économiques et culturelles, et la racialisation de leurs revendications stérilise leur combat.

Dans les deux cas, le fait qu’une importante population noire (et arabo-berbère) soit animée d’un fort ressentiment racial à l’égard de la population blanche autochtone est forcément le produit d’une manipulation des esprits par les Américains. Il faut forcément qu’un agent extérieur soit à la manœuvre en souterrain.

Le mot d’américanisation est brandi comme une amulette pour conjurer les mauvais démons. Qui sont ces démons qui effrayent tant les conservateurs et les socialistes ?

  • La perspective effrayante pour eux que peut-être, quoi qu’on fasse, quels que soient les milliards d’euros alloués à favoriser la mixité raciale et l’égalité sociale, une part importante des populations africaines de France soit attachée à son identité (ou plutôt ses identités) et ne veuille tout simplement pas s’assimiler, c’est-à-dire renoncer à quantité de traits, valeurs, croyances, coutumes, pratiques, pour faire corps avec la nation française. Et si ces personnes voulaient tout simplement vivre comme bon leur semble sans s’échiner à correspondre à ce qu’elles perçoivent comme un moule comportemental blanc ?

 

  •  Le fait que la haine raciale existe dans tous les groupes humains indépendamment de toute manigance politique (américaine, disent-ils tous, capitaliste, disent les socialistes, juive ou franc-maçonne, disent les conspis). Le désir de suprématie raciale, la volonté de dominer d’autres populations par la violence, la convoitise envers les richesses d’autres peuples, le souhait de tuer les hommes d’un groupe humain et s’accaparer ses femmes, tout cela est vieux comme le monde, aux quatre coins du globe. Certains se disent : «Les blancs l’ont fait, pourquoi pas nous ?»

 

  •  L’impossibilité pour certains de pardonner la colonisation et l’esclavage, la rancœur viscérale. La plupart des manifestants de Minneapolis à Paris sont persuadés que les blancs organisent un génocide contre eux. La plupart des soutiens d’Adama se sentent exactement comme des noirs dans un champ de coton américain en 1920 même quand ils viennent de familles bourgeoises africaines. Beaucoup de noirs et arabes de France considèrent que les blancs sont tous des gens qui les ont esclavagisés, dominés, qui ont violé leurs sœurs et détruit leurs pays d’origine. Ils y croient d’autant plus fort que c’est ce qu’on leur répète à l’école et dans les médias sans une once de mise en perspective (comme par exemple le caractère massif de la traite des noirs et des blancs par les arabes, l’antériorité de la colonisation ottomane par rapport à la colonisation européenne au Maghreb et la misère de masse des prolétaires blancs d’Europe jusqu’à une époque très récente) et ne voient pas pourquoi ils pardonneraient une telle chose. Les assimilationnistes, qu’ils soient conservateurs ou socialistes, n’arrivent pas à concevoir le refus radical de la réconciliation. Ils ne comprennent pas qu’on puisse refuser la voie du salut qu’ils proposent, qu’il s’agisse du pardon chrétien ou de la grande fraternisation par l’abolition des classes. Convaincus que tout homme aspire au salut, ils ne peuvent regarder en face la réalité sombre de bien des cœurs humains : l’incomparable trique procurée par le pogrom à un groupe d’hommes minés depuis longtemps par un profond sentiment d’humiliation.

 

  • La possibilité que jamais les populations africaines de France ne pardonnent aux blancs leur suprématie. Peut-être même que l’absence de réel suprémacisme blanc en France et la multiplication des politiques visant à favoriser la diversité rendent justement la suprématie blanche encore plus difficile à supporter, les échecs encore plus humiliants. Comme il doit être insupportable de voir un blanc moins riche que soi, moins aidé que soi par l’État, moins abreuvé de bourses et autres programmes subventionnés, issu d’une zone géographique où le chômage est bien plus fort et les aides publiques bien moindres, parvenir à plus d’accomplissements. Il faut forcément qu’il y ait quelque complot racial derrière tout ça. Il faut forcément que ces gens cachent un plan suprémaciste même s’ils n’ont jamais de leur vie prononcé le moindre mot raciste. Et ces jolis villages, ils ne peuvent pas avoir été construits par des gens simples et pauvres. Il doit bien y avoir eu des cailloux volés à l’Afrique dans cette histoire. Des villes entières de France ont été ravagées par les bombardements il y a quelques décennies. Il est impossible que ce soit par son travail et son intelligence que ce peuple ait relevé le pays si vite. Il faut qu’ils aient secrètement exploité des africains pour y parvenir, et qu’importe si l’histoire dit que l’immigration africaine a été organisée bien après la reconstruction.

 

  • L’impensable suprémacisme noir. Au fond, ni les conservateurs, ni la gauche à la papa n’ont jamais pris au sérieux les discours suprémacistes noirs, ni même compris que ce rêve puisse réellement exister dans bien des cœurs. Il est vrai que la bouffonnerie avec laquelle ces discours sont généralement exprimés n’aide pas, et qu’il est difficile de prendre au sérieux des histoires de pharaons noirs pilotant des soucoupes volantes. Pourtant, on aurait tort de minorer le sentiment d’humiliation que peuvent ressentir des personnes vivant dans une civilisation brillante, puissante, aux réalisations spectaculaires, et qui ne peuvent ni se sentir partie prenante de cette civilisation, ni se rattacher à leur culture d’origine qui n’a laissé que de maigres vestiges. Beaucoup de militants Black Lives Matter prennent au sérieux les théories de Cheikh Anta Diop et pensent très sérieusement que c’est l’Afrique qui aurait bâti la civilisation la plus puissante du monde si seulement les blancs ne leur avaient pas tout volé, et qu’il faut donc mettre à bas la suprématie blanche pour que puisse enfin éclore une glorieuse civilisation africaine. Les conservateurs haussent les épaules face à ce rêve perçu comme kitsch et puéril, et mettent en avant des modèles de réussite par l’assimilation : des policiers noirs patriotes, des Jeanne d’Arc gabonaises, des sportifs noirs arborant fièrement le drapeau tricolore. Les marxistes, quant à eux, n’arrivent à voir le suprémacisme noir que comme une réaction à des inégalités socio-économiques et les rêves de grandeur civilisationnelle noire, de richesse, de domination noire, les plongent dans un mélange de perplexité et d’embarras, un peu comme quand ils voient des célébrités issues du prolétariat faire étalage de fric, de coke et de putes. Des dominés plus royalistes que le roi, plus dominateurs que les dominants, voilà qui fait tâche dans une grande lutte pour l’égalité totale. Les exemples se multiplient, notamment en Amérique Latine, mais mieux vaut mettre ça sous le tapis.

L’analyse classiste des conflits raciaux en France et aux États-Unis n’est pas fausse, mais elle est dramatiquement incomplète. Elle ignore le pouvoir de la foi. Les marxistes n’arrivent pas à concevoir que des groupes humains soient viscéralement animés d’une haine raciale ou religieuse qu’aucune allocation ni aucune révolution, ni même aucune mise à bas du capitalisme ne puisse éteindre. La gauche anticapitaliste se trompe quand elle croit que tous les conflits politiques, culturels, raciaux, ethniques, religieux, sexuels, sont résolvables par un changement de régime économique, comme si tout était convertible. Les marxistes français n’arrivent pas à concevoir que les gens croient vraiment en leurs revendications identitaires, qu’ils souhaitent réellement faire triompher leur race et en détruire une autre, ou étendre la domination de leur religion en écrasant les autres religions. Le marxisme a accouché d’un remarquable foisonnement de penseurs qui ont analysé avec brio les ramifications raciales, sexuelles, culturelles, artistiques, religieuses des rapports de pouvoir entre classes, mais ils persistent à ne pas comprendre qu’un projet de domination puisse être d’abord racial ou spirituel et ne regarder l’économie que comme un moyen. Les marxistes persistent à ne rien comprendre au djihad et ne comprendront sans doute jamais la sincérité du combat racial des noirs de France et d’Amérique. Refusant de regarder ce qui vient des tripes d’une population dont elle s’imagine être le guide attitré, la vieille gauche cherche le tireur de ficelles : le capitalisme, personnifié par la figure inquiétante du Yankee.

Les conservateurs croient de leur côté que la société française est fondamentalement non-problématique, que le modèle assimilationniste hérité du temps des colonies est un idéal qui n’a pas pu mourir du fait de ses contradictions internes ou de son irréalisme. Il faut qu’une force extérieure malveillante ait agi pour qu’un si beau rêve ait volé en éclats : l’américanisation, qui a rendu les gens matérialistes, et qui, à force de burgers et de séries télévisées, a éloigné le peuple de l’Église et de la Patrie. Ils ne le disent pas aussi explicitement que cela, mais c’est bien ce vieux rêve assimilationniste mâtiné d’universalisme chrétien qui est le point de référence des Le Pen, Villiers, Zemmour et autres Finkielkraut. C’est d’ailleurs avec une grande sincérité que les conservateurs chrétiens s’étaient émus en 2018 que l’on ait pu critiquer le choix d’une jeune fille d’origine gabonaise pour incarner Jeanne d’Arc. Elle était si bonne chrétienne et si bonne Française !

En somme, l’obsession qu’ont la vieille gauche française et les conservateurs français de traquer l’américanisation à l’œuvre derrière les combats raciaux qui ont lieu en France ne révèle qu’une chose : leur incapacité à comprendre que l’aspiration profonde de chaque homme sur terre ne soit pas de leur ressembler.